Originaire de la République démocratique du Congo (RDC), Prodige Kabunga, chargée de campagne senior pour l’Afrique à Amnesty International, est une militante et défenseure des droits humains. Une partie importante du travail de Prodige à Amnesty International consiste à coordonner les efforts pour protéger le droit de manifester en Afrique. Cela inclut la défense de la liberté de réunion et d’expression et le soutien aux manifestations pacifiques. Avant de rejoindre Amnesty International, Prodige a travaillé avec Défense des Enfants International (DEI) comme responsable de bureau régional, s’occupant de la promotion et de la protection des droits des enfants sur le continent. Pour cela, elle s’occupait des questions liées à l’exploitation des enfants africains, notamment ceux affectés par les conflits armés, les enfants privés de liberté et d’accès à l’éducation et aux soins de santé
En tant que jeune femme originaire de la RDC, la répression violente des manifestations, non seulement dans mon pays d’origine mais à travers le continent, m’a profondément marquée : c’est un rappel constant des risques que nous, défenseur.e.s des droits humains, courons lorsque nous défendons nos droits et demandons des changements. La peur de la violence peut être paralysante, rendant difficile l’expression de nos voix et la lutte pour la justice. Voir des militant.e.s blessé.e.s ou réduits au silence à travers le continent, du Sénégal à la RDC, en passant par la Guinée et le Kenya, est déchirant et nourrit un sentiment d’impuissance. Par exemple, les récentes manifestations au Mozambique, motivées par des allégations de fraude électorale, ont vu les autorités réprimer violemment les libertés civiles et les manifestations, entraînant des centaines de morts et laissant chez d’autres de graves blessures. Malgré la peur et la douleur, ces expériences ont renforcé ma détermination à continuer de plaider pour une société pacifique et juste.
Cela a été un défi pour moi de commencer mon rôle en tant que chargée de campagne pour l’Afrique à Amnesty International au moment de troubles intenses au Sénégal. Car lorsque j’ai commencé, le Sénégal connaissait d’importantes manifestations contre le potentiel troisième mandat du président Macky Sall et également liées à une affaire judiciaire impliquant le leader de l’opposition Ousmane Sonko . Les tensions politiques ont été exacerbées par des affrontements entre les partisans de l’opposition et les forces de sécurité, ainsi que par des ennuis judiciaires pour Ousmane Sonko. La situation des droits humains dans le pays était très préoccupante.
En tant que chargée responsable de la campagne « Protégeons les manifs » en Afrique, j’ai été témoin de l’impact dévastateur de la répression violente sur les manifestants pacifiques. L’usage injustifié et excessif de la force par les policiers a non seulement causé des dommages physiques, mais a également instillé la peur et étouffé les voix de ceux qui luttent pour la justice et le changement. Vivre à Nairobi pendant les manifestations de 2023 a également été une expérience pleinement émotionnelle et intense, alors que des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour manifester contre les nouvelles taxes et l’augmentation du coût de la vie. La forte présence de la police et les fréquents incidents de recours illégal à la force ont créé une atmosphère d’anxiété et de peur, mais au milieu du chaos, il y avait aussi un sentiment de résilience et d’espoir.
Amnesty International recueille des informations sur les cas de recours injustifié et excessif à la force, soutient les victimes et demande aux gouvernements, comme ceux de la Guinée et du Sénégal, de respecter et de faire respecter les droits humains. Un moment poignant a eu lieu à la Biennale de Dakar 2024, lors du programme initial de mai 2024, certains artistes ont choisi de boycotter l’événement en solidarité avec les victimes de l’utilisation de la force illégale de la part de la police, soulignant la force collective contre l’injustice. Dans le cadre de mes fonctions, avec l’appui de nos collègues, nous avons travaillé sans relâche pour plaider en faveur de la protection du droit de manifester. Cela consiste à consigner les violations des droits humains lors des manifestations, à sensibiliser le public aux abus, à surveiller la situation et à promouvoir la responsabilité ainsi que des réformes systémiques. Il est impératif de compter les petites victoires dans ce rôle, en collaboration avec ses collègues. Amnesty a contribué à la libération de centaines de personnes arrêtées arbitrairement lors de manifestations au Sénégal entre 2022 et 2024. Cette intervention a non seulement garanti leur liberté, mais a également renforcé l’importance des droits humains et de l’État de droit. En outre, Amnesty International Sénégal représente la société civile au sein de la commission chargée de fournir une assistance aux victimes et familles des victimes décédées, une entité mise en place par les nouvelles autorités sénégalaises. Ces activités ont un impact profond, favorisant une culture de responsabilisation et encourageant la poursuite de la défense des droits de la personne.
La Biennale de Dakar s’est finalement tenue en décembre 2024 et Amnesty International a organisé un événement en marge de la Biennale, auquel ont participé divers artistes reflétant les luttes et la résilience de leurs communautés, nous rappelant la force et la persévérance de ceux qui se battent pour la justice. Ici, j’ai été témoin du travail de Zododo Ekue du Togo, qui a utilisé des couleurs vives et des formes abstraites pour transmettre l’agitation émotionnelle et l’énergie vibratoire des manifestations. Ses œuvres ont servi de rappel vivant de l’impact émotionnel et psychologique de la violence d’État sur les individus, ainsi que de la force et de la résilience de ceux qui osent se lever et réclamer justice, même face à la répression. Cela m’a profondément touché, surtout dans le climat mondial actuel où notre droit de réunion pacifique est constamment menacé.
Le paysage des manifestations en Afrique est en train de changer, avec le développement de mouvements dirigés par des jeunes, motivés par les frustrations liées à la corruption et à la mauvaise gouvernance. Pour relever ces défis, les autorités, la société civile, les organisations régionales et la communauté internationale doivent déployer des efforts concertés pour garantir le respect et la protection du droit de manifester.
L’essor de l’activisme des jeunes
L’Afrique abrite la population la plus jeune du monde, avec 70% des habitants de l’Afrique subsaharienne âgés de moins de 30 ans, comme moi. Ce groupe démographique s’engage de plus en plus activement dans les affaires publiques et est conscient de ses droits, en tirant parti de plateformes comme TikTok, Instagram et X (ex- Twitter) pour se mobiliser et exiger des changements. En 2024, nous avons assisté à d’importantes manifestations menées par des jeunes dans des pays comme le Kenya, le Nigeria et le Mozambique. Ces mouvements se caractérisaient par leur organisation, leur résilience et leur capacité à unir divers groupes pour une cause commune.
En 2025, on peut s’attendre à ce que cet activisme continue de croître. La crise économique au Nigeria, par exemple, a déjà déclenché des manifestations généralisées contre le coût élevé de la vie et la corruption du gouvernement. Le mouvement #EndBadGovernance, qui a pris de l’ampleur en 2024, pourrait connaître un regain d’énergie alors que le public continue d’exiger des comptes et des réformes significatives.
Réponses gouvernementales et répression
Alors que les mouvements de jeunesse se renforcent, les réponses gouvernementales ont souvent été dures et répressives. Dans de nombreux pays, les forces de sécurité ont fait un usage injustifié [MS2] et excessif de la force pour disperser les manifestants, faisant de nombreux morts et blessés. En Guinée, par exemple, les manifestants ont été réprimés par une force meurtrière depuis 2019. Le rapport d’Amnesty International ( Une jeunesse meurtrie) souligne que la plupart des victimes, pendant cette période, étaient des jeunes hommes, dont beaucoup avaient moins de 18 ans. Le recours à une force injustifiée et excessive, les arrestations arbitraires et l’absence de soins médicaux pour les manifestants blessés sont des problèmes persistants dans le pays. Les autorités ont souvent dissimulé ces violations, ce qui a conduit à une culture de l’impunité.
En juin 2024, le Kenya a de nouveau été le théâtre d’une mobilisation de masse sans précédent contre un projet de loi de finances controversé qui s’est transformé en un mouvement plus large exigeant une réduction des dépenses inutiles, la lutte contre la corruption et l’obligation de rendre des comptes pour les violations des droits humains. Amnesty International a constaté qu’ au moins 50 personnes avaient été tuées, dont des manifestants et des passants, et qu’au moins 413 personnes avaient été grièvement blessées dans tout le pays. Le personnel médical qui s’est occupé des blessés a été exposé au gaz lacrymogène, et certains ont été arrêtés par les forces de l’ordre. Des avocats se sont vu refuser l’accès à leurs clients, ont été arrêtés et intimidés par des agents de l’État pour qu’ils abandonnent les poursuites. Certains journalistes qui couvraient les manifestations ont vu leurs appareils photo confisqués, ils ont aussi été arrêtés et battus.
Les gouvernements du continent peuvent continuer à employer de telles tactiques pour réprimer la dissidence. Cependant, la visibilité croissante de ces mouvements sur les réseaux sociaux et sur la scène mondiale signifie que les actions répressives sont plus susceptibles d’attirer la condamnation internationale et de faire pression pour que des comptes soient rendus.
Le rôle de la technologie
La technologie jouera un rôle crucial dans l’avenir des manifestations en Afrique. Les plateformes de réseaux sociaux se sont déjà avérées être des outils puissants pour organiser et amplifier les voix. En 2025, nous pouvons nous attendre à voir encore plus d’utilisations innovantes de la technologie pour coordonner les manifestations, partager des informations et documenter les violations des droits humains en temps réel. Il existe toutefois un risque de suspension des connexions Internet et de certains médias sociaux.
De plus, la montée de l’activisme numérique entraînera probablement une augmentation de la cybersurveillance et des tentatives des gouvernements de contrôler les espaces en ligne. Cela pourrait aboutir à une course aux armements numériques, les militants trouvant de nouveaux moyens de contourner la censure et de protéger leurs communications.
Soutien et solidarité internationaux
Le rôle de la communauté internationale pour soutenir le droit de manifester en Afrique sera crucial. Amnesty International continuera de recueillir des informations sur les atteintes aux droits humains, de plaider en faveur de la protection des droits des manifestants et de militer en faveur de la protection des droits des manifestants, et de veiller à ce que les auteurs de violations des droits des manifestants rendent des comptes. Une solidarité internationale accrue, qui peut impliquer des réunions de haut niveau où les dirigeants et les représentants collaborent pour aborder la question urgente du droit de manifester en Afrique. Des efforts coordonnés pour un changement mondial positif, y compris le soutien des communautés de la diaspora, peuvent aider à amplifier les voix des militants africains et à faire pression sur les gouvernements pour qu’ils respectent les normes en matière de droits humains.
Conclusion
Le droit de manifester en Afrique dans les années à venir sera façonné par une interaction dynamique entre l’activisme des jeunes, les réponses des gouvernements, les progrès technologiques et le soutien international. Bien que des défis subsistent, la résilience et la détermination de la jeune génération offrent l’espoir d’un avenir où les citoyens peuvent exprimer leurs opinions et demander des comptes à leurs gouvernements sans craindre la violence ou la répression.
Appel à l’action
Rejoignez Amnesty International pour plaider en faveur du droit de manifester. Vous pouvez vous impliquer en signant cette pétition pour demander justice pour les victimes de brutalités policières et de force excessive en Guinée.
Ensemble, nous pouvons faire une différence. Impliquez-vous dès aujourd’hui.


