Le procès pour abus sexuels sur des mineurs de moins de 15 ans qui s’est tenu le 8 juin 2026 au Tribunal de Grande Instance (TGI) de Diourbel a profondément ému l’opinion publique au Sénégal. L’affaire avait éclaté en mai 2023 lorsque les parents des victimes ont porté plainte pour viol contre le maitre coranique Serigne Khadim Mbacke à la Brigade de recherche de la Gendarmerie de Touba.
Les enfants avaient été confiés au maitre coranique pour l’apprentissage du Coran, ce dernier étant perçu comme un guide et un mentor capable de donner un enseignement religieux et de façonner l’avenir des enfants placés sous sa responsabilité. Il avait la confiance de la population de Keur Gol, qui lui vouait un grand respect autant pour ses valeurs religieuses que ses qualités personnelles.
Derrière cette façade bienveillante se cachait cependant une réalité bien plus sombre et douloureuse, une réalité marquée par des souffrances inouïes et des blessures invisibles qui allaient à l’encontre de tout ce que ces enfants étaient venus chercher. Vingt-huit (28) petites filles, âgées de 8 à 15 ans, racontaient avoir été victimes d’abus sexuels inimaginables derrière les murs de l’école coranique, des abus qui ont ébranlé les fondements de leurs innocences. Celles qui avaient été confiées au maître coranique pour apprendre prenaient tous les jours le risque d’être confrontées à l’horreur.
Alertés par les militants locaux, Amnesty International Sénégal avait immédiatement dépêché une équipe pour évaluer la situation et organiser une réponse coordonnée. Une des mesures prises, après un contact direct avec les familles des victimes, était le soutien et l’assistance nécessaires, notamment pour les préparer au mieux aux procédures judiciaires. Reconnaissant la complexité de l’affaire et les obstacles potentiels à la justice dans ce contexte culturellement sensible, l’organisation a engagé les services d’un avocat expérimenté en droits humains, offrant non seulement une représentation juridique de qualité mais aussi une formation sur les procédures judiciaires à venir.
Parallèlement, un accompagnement psychologique a été proposé aux victimes afin de les préparer aux différentes étapes de la procédure judiciaire, souvent intimidantes pour des personnes non familières avec le système. Des séances de préparation spécifiques ont été organisées pour les jeunes victimes qui devaient témoigner, afin de minimiser les risques de retraumatisation lors des auditions.
Ce dispositif a été accompagné d’une présence constante lors des audiences préliminaires, servant d’observateur indépendant du respect des procédures. Cette vigilance a contribué à garantir l’équité de la procédure malgré les pressions exercées sur les autorités locales comme en atteste des déclarations faites lors du procès.
Le marabout a finalement été reconnu coupable de l’ensemble des faits qui lui étaient reprochés et condamné à 20 ans de prison ferme.
Au-delà de la condamnation prononcée, cette affaire met en lumière les failles persistantes du système de protection de l’enfance et interroge les normes sociales qui permettent encore à certaines formes de violence de prospérer dans le silence.
Le verdict constitue une avancée importante dans la lutte contre l’impunité. Compte tenu du contexte, de la sensibilité des faits reprochés et de la position sociale de l’accusé, cette décision envoie un message fort : aucune personne ne devrait être au-dessus de la loi lorsqu’il s’agit de violations des droits fondamentaux des enfants.
Cependant, cette condamnation ne doit pas masquer les nombreuses difficultés auxquelles sont confrontées les victimes. Pour chaque affaire portée devant les tribunaux, combien restent inconnues, tues ou abandonnées avant même d’atteindre la justice ?
Le Sénégal dispose pourtant d’un arsenal juridique assez protecteur. Des dispositions du Code pénal répriment les violences sexuelles commises contre les mineurs. Le pays a également ratifié plusieurs instruments internationaux de protection des droits de l’enfant, notamment la Convention relative aux droits de l’enfant des Nations Unies et la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant. Ces engagements imposent à l’État l’obligation de prévenir les violences, de protéger les victimes et de poursuivre les auteurs.
Malgré ce cadre juridique, de nombreux obstacles continuent de favoriser l’impunité.
Le premier obstacle est d’ordre socioculturel. Dans certaines communautés, les violences sexuelles demeurent entourées de tabous qui empêchent leur dénonciation. Les victimes et leurs familles sont souvent confrontées à la stigmatisation, aux pressions sociales ou à la peur des représailles. Lorsque l’auteur présumé bénéficie d’une influence religieuse, économique ou sociale importante, les obstacles deviennent encore plus difficiles à surmonter.
Le second obstacle réside dans la banalisation de certaines formes de violences. Les tentatives de règlement à l’amiable, la recherche du compromis social ou la préservation de l’honneur familial prennent parfois le dessus sur la protection des victimes et sur l’exigence de justice.
Enfin, les mécanismes institutionnels de protection demeurent insuffisamment dotés. Bien que plusieurs structures publiques et communautaires interviennent dans le domaine de la protection de l’enfance, elles font face à des contraintes importantes en matière de ressources humaines, financières et logistiques.
Cette faiblesse structurelle limite la capacité de l’État à offrir aux victimes un accompagnement global comprenant l’assistance médicale, le soutien psychologique, l’assistance juridique et la réinsertion sociale.
Selon un rapport publié en septembre 2021 sur les mécanismes de financement de la protection de l’enfance, les ressources budgétaires consacrées à ce secteur restent particulièrement faibles. Le financement dédié à la protection de l’enfant n’a jamais atteint 1% du budget national et affiche une tendance à la baisse depuis plusieurs années[i].
Or, les conséquences des violences sexuelles sur les enfants sont considérables. Elles se traduisent souvent par des traumatismes psychologiques durables, des troubles anxieux, des épisodes dépressifs, des difficultés scolaires, une perte de confiance en soi ainsi qu’un risque accru de marginalisation sociale. Lorsque ces traumatismes ne sont pas pris en charge, leurs effets peuvent se prolonger jusqu’à l’âge adulte et affecter durablement la cohésion sociale.
Face à cette situation, Amnesty International Sénégal appelle les autorités sénégalaises à faire de la protection de l’enfance une priorité nationale. La prévention des violences sexuelles et la prise en charge des victimes doivent être considérées comme un investissement stratégique dans le capital humain et le développement du pays.
À cet effet, Amnesty International Sénégal recommande :
- L’adoption dans les meilleurs délais du Code de l’enfant ;
- L’adoption du projet de loi portant statut des écoles coraniques ou daaras ;
- L’augmentation substantielle des ressources budgétaires consacrées à la protection de l’enfance ;
- Le renforcement des capacités des services sociaux, des forces de défense et de sécurité, des magistrats et des personnels de santé intervenant auprès des enfants ;
- La mise en place de cellules d’écoute et d’accompagnement psychologique dans toutes les régions du Sénégal ;
- La création de mécanismes de signalement accessibles, confidentiels et adaptés aux enfants ;
- L’organisation régulière de visites d’inspection inopinées dans les établissements éducatifs, y compris les daaras ;
- L’intégration de modules d’éducation aux droits de l’enfant, à la prévention des violences et aux mécanismes de signalement dans les programmes scolaires ;
- Le développement de campagnes nationales de sensibilisation visant à combattre les normes sociales qui favorisent le silence, la stigmatisation des victimes et l’impunité des auteurs.
Le cas de Keur Gol ne doit pas être perçu comme un événement isolé. Il constitue un signal d’alarme révélant des défaillances plus profondes du système de protection de l’enfance. La réponse ne peut se limiter à la sanction des auteurs. Elle doit également viser à transformer les conditions qui permettent à ces violences de se produire.
Par Mme Oumy Sya SADIO,
Chargée de programmes Femmes et Enfants – Amnesty International Sénégal.
[i] Rapport d’Amnesty International sur le cadre juridique et social des droits des enfants publié en 2022

