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Le président sénégalais Abdoulaye WADE cherche à discréditer Amnesty International en publiant de fausses informations...

1er octobre 2010
El hadj Abdoulaye Seck

Wal fadjri : Le dernier rapport d’Amnesty International intitulé : ‘Sénégal terre d’impunité’, ne semble guère plaire au président Wade, qui l’a récemment exprimé, comment avez-vous apprécié cette sortie ?

Seydi GASSAMA : Depuis la sortie de ce rapport, nous avons observé la retenue pour éviter toutes polémiques inutiles. Mais, à la suite de sa sortie à New York, nous nous sommes proposés de parler, et surtout d’apporter un démenti catégorique aux affirmations du président, selon lesquelles, à la suite de la publication du rapport d’Amnesty International en 1999 sur le Togo, il se serait rendu au bureau d’Amnesty pour déclarer que l’organisation a fait des affirmations grossières, en soulignant cent cadavres de personnes tuées par le régime d’Eyadema et jetés en mer et qu’à la suite donc de cette visite et de cette critique, l’organisation était revenue sur ses déclarations en disant qu’elle s’était trompée. Je tiens une fois à apporter un démenti catégorique à cette affirmation du président de la République. Abdoulaye Wade ne s’est jamais rendu à nos bureaux pour nous faire la leçon et Amnesty n’est jamais revenue sur sa déclaration des personnes tuées et jetées en mer par le régime d’Eyadema.

Pourtant, le président dit connaître la manière dont fonctionne Amnesty International.

Ses déclarations montrent encore une fois qu’Abdoulaye Wade ignore complètement la manière dont fonctionne Amnesty International. Avant de publier nos rapports, nous envoyons des missions d’enquête sur le terrain. Et ces missions ont pour premiers condisciples, les organisations nationales des droits humains. Ce sont elles qui connaissent les familles des victimes, qui orientent nos missions vers des personnes qui peuvent donner des informations crédibles pour pouvoir rédiger leurs rapports. Certes, Abdoulaye Wade fréquentait Amnesty comme toutes les autres organisations des droits humains quand il était opposant, mais c’était surtout pour dénoncer la persécution dont il était victime de la part du régime de Diouf et surtout nous promettre qu’il allait instaurer un paradis des droits humains au Sénégal ; que l’Etat de droit sera une réalité au Sénégal ; que le procureur n’aura plus d’instructions à recevoir du ministère de la Justice, une fois qu’il accède au pouvoir.
Malheureusement, dix ans après son accession au pouvoir, ce paradis tarde à se concrétiser. Même s’il a posé quelques actes importants en matière de droits humains, des commissariats de police et des brigades de gendarmerie du Sénégal restent encore un enfer pour les droits humains. Donc, nous démentons encore une fois catégoriquement ses accusations, ses affirmations qui ne sont pas du tout fondées.

Que peut-on apprendre de ce rapport de 99 ?

Pour être précis, à la suite de la publication de ce rapport de 1999, qui fait le point de la situation au Togo en 1998, une année électorale au cours de laquelle il y a eu des violations massives des droits humains. Le rapport, qui était le fruit de plusieurs missions d’enquête envoyées au Togo, a révélé qu’il y avait des centaines de personnes qui avaient été arrêtées, torturées ; d’autres ont disparu, pendant des jours qui ont précédé les élections, et qu’il y a eu, le jour des élections, des centaines d’autres personnes qui ont été exécutées et dont les cadavres avaient été jetés en mer. Ces affirmations relevaient de différents témoignages recoupés par des missions de recherche sur le terrain.
A la suite de ces allégations, le gouvernement togolais était très irrité et le président Eyadema a interpellé la Françafrique et le syndicat des chefs d’Etat africains. Il y avait une plainte contre Pierre Sané qui était le patron d’Amnesty à Lomé. La Françafrique et le syndicat des chefs d’Etat africains ont essayé dans le monde entier de dénigrer l’organisation. Comme d’habitude, lorsque Amnesty sort un rapport, nous demandons toujours à ce qu’il ait une commission d’enquête indépendante pour confirmer ou infirmer nos allégations.
A la suite de ces polémiques, le Secrétaire général des Nations Unies à l’époque, Kofi Annan et Salim Ahmed Salim, qui était le Secrétaire général de l’Organisation de l’unité africaine, se sont entendus pour mettre sur pied une commission d’enquête internationale indépendante composée de trois experts indépendants nommés par les deux entités. Il s’agissait de Mahamed Hassan Abakad du Tchad, de Paolo Sergio Piniero du Brésil et Issaka Souna du Niger. La commission, après une longue période d’enquête au Togo et au Bénin, a confirmé qu’elle avait eu effectivement à recueillir des allégations concordantes et crédibles comme quoi, il y avait un nombre extrêmement élevé de cadavres. Plusieurs témoins ont parlé de 100 à 150 cadavres vus en mer. C’est donc, un rapport tout à fait crédible.
Nous tenons à dire que Me Madické Niang, qui a certainement incité à Wade ces propos, avait tenu les mêmes propos mensongers au mois de décembre 2009. Nous sommes tout à fait certains que c’est lui. Parce que, c’est lui l’avocat de tous les dictateurs africains. Il était l’avocat d’Eyadema, il était l’avocat d’Hissène Habré. Mais, nous répétons à la face du peuple sénégalais que ces déclarations d’Abdoulaye Wade sont fausses.

Quel est l’intérêt pour Wade de vouloir mettre en doute ce rapport ?

Wade cherche à nous discréditer. Vous savez, les faits que nous rapportons dans le rapport sur le Sénégal sont implacables. Il faut lire le rapport pour savoir que le gouvernement n’a aucune réponse crédible à lui apporter, sinon reconnaître les faits et prendre les mesures idoines pour que l’impunité cesse au Sénégal. Et que la torture puisse cesser dans les commissariats de police et les brigades de gendarmerie. Que dit ce rapport ? Le rapport dit que le Sénégal est une terre d’impunité. Qu’est-ce que nous avancions pour faire de telles affirmations ? Nous prenons la loi d’amnistie adoptée en 2004 et qui est relative aux faits liés au conflit casamançais. Cette amnistie nie et efface l’ensemble des violations massives des droits humains qui ont été commises en Casamance surtout par les forces de sécurité mais aussi par les rebelles pendant plus d’une dizaine d’années. Cette amnistie nie et efface l’ensemble des centaines de personnes qui ont été tuées par les forces de sécurité et par les rebelles. Ce sont des centaines de personnes qui ont été torturées, d’autres ont disparu. A ce jour, on a dénombré des centaines de personnes en Casamance disparus et qui ne sont pas encore réapparus et dont il faut rendre compte du sort.
L’amnistie de 2004 qu’a prise Wade pour soi-disant soutenir le processus de paix a effacé l’ensemble de ces crimes. Aujourd’hui, ces personnes ne peuvent pas obtenir justice et les militaires qui avaient commis ces exécutions, qui avaient torturé, qui ont fait disparaître des personnes ne peuvent plus être poursuivis. On parle de la souffrance des descendants des victimes du naufrage du bateau Le Joola, mais il y a des milliers d’autres Casamançais qui souffrent parce que leurs parents ont été tués ou ont disparu. Ces derniers sont dans le désarroi total et la nation n’en parle même pas.
Prenons l’infâme loi Ezzan prise en 2005. Celle-ci efface aussi l’ensemble des crimes à caractère politique survenus au Sénégal entre 1983 et 2005, y compris l’affaire Me Sèye. Cette loi d’amnistie a choqué l’ensemble de l’opinion sénégalaise et a jeté le trouble dans l’esprit de toutes les organisations de droits humains qui à l’époque avaient dénoncé l’arrestation de Wade, pensant que c’était une tentative, une manœuvre de Diouf pour le liquider. C’est une loi qui vient couronner la volonté de Wade, qu’à chaque fois qu’il y a des crimes, il faut les effacer et tourner la page.
‘Nous tenons à dire que Me Madické Niang, qui a certainement incité à Wade ces propos, avait tenu les mêmes propos mensongers au mois de décembre 2009. Nous sommes tout à fait certains que c’est lui. Parce que, c’est lui l’avocat de tous les dictateurs africains. Il était l’avocat d’Eyadema, il était l’avocat d’Hissène Habré. Mais, nous répétons à la face du peuple sénégalais que ces déclarations d’Abdoulaye Wade sont fausses.’

A quel moment une loi d’amnistie doit-il intervenir dans un pays ?

L’amnistie en droit international ne doit intervenir qu’après justice. Il faut que la vérité soit rétablie, que les coupables reconnaissent leurs torts. Parce qu’en ce moment, l’amnistie permet de tourner la page et d’amorcer le futur. Malheureusement, une amnistie survenue avant l’éclatement de la vérité est une négation de violation des droits humains et le droit international rejette ce type d’amnistie.

Le président Wade a également soutenu la diligence de poursuites judiciaires dans les six cas de tortures énumérés par Amnesty Sénégal…

Ce n’est pas vrai pour le cas des six personnes mortes dans les commissariats de police et les brigades de gendarmerie depuis 2007. Le gros mensonge du gouvernement à ce niveau, c’est de dire que pour le cas d’Alioune Badara Diop à Kaolack, il y a eu poursuite. C’est absolument faux. Aussi bien l’avocat que la famille, ils ont dit qu’il n’y a jamais eu de poursuite judiciaire. La seule personne qui a été poursuivie et qui a été condamnée à deux ans de prison avec sursis, c’est le policier à la retraite qui avait arrêté Alioune Badara Diop nuitamment pour le conduire au commissariat. Ce dernier a été condamné pour usurpation de fonction. Mais en réalité, personne n’est poursuivi à Kaolack. Tous les autres cas survenus après, des enquêtes ont été ouvertes et ça traîne toujours. Si on y prend garde, manifestement, tous ces dossiers vont finir par être classés sans suite. C’est cela que nous dénonçons et nous continuons à dénoncer. Ils peuvent en être certains.

Que répondez-vous lorsque le président Wade déclare qu’en disant des choses justes, Amnesty verse dans l’excès ?

Mais les arguments qu’il dégage pour illustrer l’excès sont absolument faux. L’argument qu’il avance est de dire qu’Amnesty a dit que cent cadavres ont été jetés dans la mer à Lomé. Or, le rapport des Nations unies et de l’Union africaine prouve que cet argument de l’organisation n’est pas faux. Je voudrais signaler que Wade a tenu des propos que nous trouvons insultants pour la mémoire de Adja Diop et de sa famille lorsqu’il soutient que celle-ci s’est suicidée au commissariat central. Il est inacceptable que Wade, d’un revers de la main, écarte la responsabilité de la police dans la mort de Adja Diop. Il est inacceptable pour nous qu’une personne bien portante qui n’a aucun antécédent médical, comme Modou Bakhoum à Karang soit arrêté devant sa famille, tabassé, ligoté, jeté dans un camion comme un sac de patate, mis dans le violon, et que le lendemain, il décède, le gouvernement communique qu’il est mort d’une mort naturelle. Nous ne l’accepterons pas et les familles ne l’accepteront pas. La responsabilité des gendarmes est engagée dans ce cas précis et il faut que justice soit faite.

Pourtant, le président Wade pense que des suicides en prison, c’est bien possible au Sénégal eu égard à la sensibilité de notre culture ?

Si les suicides sont possibles au Sénégal, c’est que les policiers et les gendarmes sont complices. Parce que quand une personne est en garde à vue, elle doit être sous surveillance de la police ou la gendarmerie et avant d’être mise dans un violon, elle doit être dépouillée de tous ses objets susceptibles de vous entraver la vie. Surtout dans le violon qui fait face au poste de police. C’est pour montrer combien Wade ne peut pas écarter la responsabilité de la police et de l’Etat du Sénégal dans ces cas de mort. Nous demandons que les fautifs soient punis et que les familles des victimes obtiennent une compensation.

Dans son discours, Wade a semblé minimiser ces six cas de tortures enregistrés au Sénégal comparé à d’autres pays ? Amnesty admet-elle cela ?

Ce qu’il a dit est grave. Le président Wade dit qu’il y a d’autres Sénégalais qui meurent à l’étranger et l’on ne fait rien. Ce qui est également archi-faux. Tous les cas de décès dans les commissariats de quelque pays du monde que ce soit ont fait l’objet de dénonciation de la part d’Amnesty International dans ses rapports. Cela est insultant pour les Sénégalais. Il faut qu’il se ressaisisse parce qu’encore une fois, il ne s’en sortira pas par ces genres de déclarations. Il ne s’en sortira que s’il prend des mesures extrêmement fermes, qu’il envoie un message extrêmement fort aux forces de sécurité que la torture n’est plus acceptable au Sénégal. Que le Sénégal s’est engagé au niveau international à éradiquer la torture et que même si quelqu’un le tuer lui, Abdoulaye Wade, même si quelqu’un déposait une bombe au stade pour tuer dix mille personnes, ce dernier ne peut être torturé. Il n’y a aucune raison pour qu’on puisse invoquer dans le droit international et dans le droit sénégalais pour torturer quelqu’un.

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