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Une prison de silence : la mort du journalisme en Turquie

10 mars 2017

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La Turquie s’est hissée à la première place d’un classement affligeant : d’après le Comité pour la protection des journalistes, la Turquie est le pays qui emprisonne le plus de journalistes au monde.

Un tiers des journalistes et professionnels des médias emprisonnés dans le monde sont détenus dans des prisons turques ; la vaste majorité d’entre eux dans l’attente d’un procès.

Certains sont en prison depuis des mois.

L’état d’urgence a été déclaré en juillet, à la suite d’une violente tentative de coup d’État que le président et le gouvernement ont attribuée aux partisans du dignitaire religieux Fethullah Gülen. Des journalistes ont été la cible d’une campagne de répression sans précédent contre tous les médias d’opposition.

Cette stratégie, qui s’ajoute à la fermeture de plus de 160 organes de presse, envoie un message clair et inquiétant : l’espace accordé à la dissidence se réduit chaque jour un peu plus, et celles et ceux qui veulent dénoncer la situation le paient au prix fort

« Je sais maintenant qu’ils m’ont emprisonnée pour me donner une leçon ; et cette leçon, je l’ai apprise. » Aslı Erdoğan, célèbre romancière

Ahmet Şık : en détention depuis le 29 décembre 2016

Ahmet Şık est un journaliste d’investigation aguerri et est habitué aux poursuites et à la détention motivées par des considérations politiques. Il a en effet été emprisonné pendant plus d’un an en 2011 pour avoir écrit un livre décrivant l’infiltration supposée des structures étatiques par des partisans du dignitaire religieux Fethullah Gülen, à l’époque un allié du Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir.

En décembre 2016, Ahmet Şık a de nouveau été emprisonné dans l’attente d’un procès, accusé cette fois d’avoir fait de la propagande pour la branche armée du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et ce que le gouvernement appelle l’« organisation terroriste Fethullah » (FETÖ), qui serait dirigée par Fethullah Gülen. Ahmet Şık a dans un premier temps été détenu pendant deux jours à la prison de Metris à Istanbul, dans une cellule sale et sans eau potable. Il n’a pas été autorisé à s’entretenir avec ses avocats et n’a pas été informé qu’ils avaient essayé de le voir.

Ahmet Şık est maintenant de retour à la prison de Silivri, six ans après y avoir été détenu pour la première fois. Il y partage une cellule avec deux autres détenus. Il ne peut s’entretenir qu’avec sa famille proche et uniquement à travers une vitre et par téléphone une fois par semaine. Leurs conversations sont enregistrées. Il n’est pas autorisé à recevoir du courrier ou des livres.

<https://www.amnesty.be/local/cache-...> Ahmet Şık © Gokhan Tan

« La détention d’Ahmet est un message pour les autres, ceux qui sont toujours en liberté : remettez-nous en question si vous osez, exprimez-vous si vous osez. » Yonca Verdioğlu, la femme d’Ahmet Şık

<https://www.amnesty.be/local/cache-...> Ahmet Şık © Gokhan Tan

Conditions de détention en Turquie

Dans le cadre de l’état d’urgence en Turquie : les personnes détenues ne peuvent s’entretenir avec des avocats que de manière très limitée et, au mieux, dans le cadre de rencontres surveillées ;certaines personnes détenues ne sont pas autorisées à recevoir du courrier ou des livres de l’extérieur ;seule la famille proche des personnes détenues est autorisée à leur rendre visite une fois par semaine, leurs conversations se faisant au travers d’une vitre et par le biais d’un téléphone ;aucun contact avec d’autres personnes détenues n’est autorisé, sauf avec celles qui partagent leur cellule.

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Aslı Erdoğan : détenue du 16 août au 29 décembre 2016

La célèbre écrivaine Aslı Erdoğan a passé presque cinq mois en prison en raison de son rôle de membre du conseil consultatif et de rédactrice bénévole pour le journal kurde Özgür Gündem, désormais interdit.

Des agents armés et masqués sont arrivés à son domicile à 15 heures et ont passé huit heures à perquisitionner les lieux, retournant ses 3 500 livres et carnets de notes de ces 20 dernières années. Bien qu’ils n’aient découvert aucun élément de preuve pendant la perquisition, Aslı Erdoğan a été placée en détention et inculpée d’infractions liées au terrorisme.

« Au poste de police, ils m’ont mise dans une cellule de 2 mètres par 4 avec trois autres femmes. Il n’y avait aucune fenêtre et la lumière était allumée en permanence... Nous ne pouvions aller aux toilettes que lorsqu’ils daignaient nous y conduire, pas lorsque nous en avions besoin. Je n’ai pas dormi la première nuit. »

Lorsqu’Aslı Erdoğan a été présentée devant le tribunal, elle s’attendait à être libérée : elle n’avait, après tout, jamais été poursuivie pour ses publications, elle n’avait rien fait de mal et, en tant que membre du conseil consultatif, elle n’était pas légalement responsable du contenu du journal. Mais le juge a ordonné qu’elle soit maintenue en prison en attendant son procès. Aslı Erdoğan souffre de maladies chroniques que sa détention a aggravées.

« La pire torture en prison était le froid, à partir de septembre. Une fois, j’ai été conduite dans une grande cour avec 20 autres femmes. La présence des autres m’a permis de survivre. »

Aslı Erdoğan a depuis été libérée sous conditions mais fait toujours l’objet de poursuites liées au terrorisme.

« Depuis ma libération, je n’écris plus et je pense que je ne suis pas prête d’écrire à nouveau un article. J’essaie de faire en sorte d’aller mieux. Pendant que j’étais en prison, je me suis accrochée, mais quand je suis sortie, j’ai réellement senti les conséquences physiques de la détention. »

<https://www.amnesty.be/local/cache-...> Aslı Erdoğan @ Amnesty International

<https://www.amnesty.be/local/cache-...> © Refik Tekin

La peur est paralysante

L’érosion de la liberté de la presse n’est pas nouvelle en Turquie. En 2013, lorsque les vastes manifestations du parc Gezi ont éclaté à Istanbul, l’une des principales chaînes d’informations diffusait un documentaire sur les pingouins plutôt que de couvrir les manifestations. Des journalistes ont perdu leur emploi parce qu’ils avaient mécontenté les autorités. Des organes de presse qui critiquaient les autorités ont été repris et leur ligne éditoriale a été modifiée pour être plus complaisante à l’égard du gouvernement.

Plus de 120 journalistes et autres professionnels des médias sont emprisonnés et des milliers d’autres ont perdu leur emploi en raison de la fermeture de plus de 160 organes de presse. Les effets de la dernière vague d’érosion de la liberté de la presse sont clairs : le journalisme indépendant est au bord du gouffre en Turquie. La peur d’aller en prison pour avoir critiqué les autorités est palpable : les articles des journaux et les programmes de discussion de l’actualité, très populaires en Turquie, ne comptent que très peu d’opinions dissidentes et les points de vue ne sont pas très variés.

La Turquie dans notre rapport annuel 2016-2017

<https://www.amnesty.be/local/cache-...> © OREN ZIV/AFP/Getty Images

La répression des médias en chiffres

1

La Turquie arrive première au classement des pays qui emprisonnent le plus de journalistes au monde

1/3

C’est le nombre d’organes de presse qui ont été fermés depuis la tentative de coup d’État

+ de 120

C’est le nombre de journalistes qui sont maintenus en détention depuis le début de la répression liée à la tentative de coup d’État

Kadri Gürsel : en détention depuis le 31 octobre 2016

Le journaliste chevronné Kadri Gürsel est l’une des neuf personnes qui travaillaient pour le journal Cumhuriyet et qui ont été emprisonnées en novembre 2016. Il est journaliste depuis 30 ans et est spécialisé dans les relations internationales. Il avait été enlevé par le PKK en 1995 et avait été détenu pendant 26 jours. Il avait ensuite publié un livre sur son expérience intitulé Dağdakiler (« Ceux des montagnes »).

Il est aujourd’hui accusé d’infractions liées au terrorisme en raison d’un article intitulé « Erdoğan veut être notre père » qu’il avait rédigé en juillet 2016, peu de temps avant la tentative de coup d’État.

« S’il existait des éléments de preuve appuyant les accusations portées contre nous, le procès aurait déjà commencé […] Le temps passe et notre emprisonnement devient une sanction. » (Kadri Gürsel, dans une lettre adressée à l’Association des journalistes de Turquie, le 25 janvier 2017)

Dans l’article, Kadri Gürsel écrivait qu’Erdoğan voulait s’imposer de force à la population et suggérait que la façon de lutter contre cela était de le rejeter et se rebeller, à l’instar de ce qu’il s’est passé en Tunisie, lorsque Mohamed Bouazizi s’est immolé par le feu, déclenchant une révolution qui avait mené au renversement de Ben Ali, l’ancien président de Tunisie. Kadri Gürsel a déclaré au tribunal que l’article était écrit sur le ton de l’humour noir.

«  Mon mari paie le prix fort pour avoir exprimé son opinion. Notre fils de 10 ans n’a vu son père qu’une fois depuis que Kadri a été emprisonné, la seule fois où nous avons eu une visite libre. Il ne comprend pas pourquoi tout cela nous arrive. » (Nazire Gürsel, la femme de Kadri Gürsel)

<https://www.amnesty.be/local/cache-...> Kadri Gürsel

Ahmet Altan : en détention provisoire depuis le 23 septembre 2016

Ahmet Altan est un écrivain et ancien rédacteur en chef du journal Taraf, qui a depuis été fermé. En septembre 2016, il a été placé en détention avec son frère Mehmet Altan, un universitaire et commentateur. Ils étaient accusés d’avoir « envoyé des messages subliminaux » aux putschistes pendant un débat télévisé la veille de la tentative de coup d’État.

Ahmet Altan a été libéré 12 jours plus tard, seulement pour être de nouveau placé en détention le lendemain pour « appartenance à une organisation terroriste » et « tentative de renverser le gouvernement ». En prison, Ahmet Altan ne peut entretenir aucune correspondance écrite avec le monde extérieur et il ne peut s’entretenir avec ses avocats que de manière limitée et surveillée.

« À ma connaissance, la loi se base sur des faits. Elle identifie un acte comme une infraction et présente des preuves. Je fais l’objet de terribles accusations qui ne sont pas appuyées par la moindre preuve. » (Ahmet Altan, lors de sa déclaration au tribunal)

L’avocat d’Ahmet Altan, Veysel Ok, a déclaré à Amnesty International : «  Les frères Altan ont été placés en détention, je pense délibérément, la veille des vacances de l’Aïd. Le procureur était ensuite en congé pendant 12 jours, et rien ne pouvait donc être fait pour contester cette décision. Je n’ai pas pu voir mes clients pendant les cinq premiers jours. »

<https://www.amnesty.be/local/cache-...> Ahmet Altan

Des médias contraints au silence

Imaginez un instant un monde sans presse libre. Comment serait-ce ?

Des informations limitées sur le monde qui nous entoure. Un accès limité aux analyses diverses. Une capacité limitée à amener les institutions et les gouvernements à rendre des comptes de manière transparente et ouverte.

Comment votre perception de vous-même dans le monde serait-elle affectée si vous ne saviez pas ce qui se passe autour de vous ? Comment exprimeriez-vous vos opinions sur les événements et les différentes questions de société si vous ne pouviez pas avoir accès aux connaissances, aux opinions et aux analyses d’autres personnes ?

Avoir une presse libre est essentiel au bon fonctionnement d’une société pluraliste. C’est un moyen essentiel d’assurer l’exercice de la liberté d’expression, et notamment du droit de rechercher et de recevoir des informations et des idées de toutes sortes. La liberté de la presse est indispensable pour amener les puissants à rendre des comptes pour leurs actions.

La presse indépendante turque n’est pas encore morte, mais elle est gravement blessée. Cette répression doit cesser. Les journalistes et autres professionnels des médias en détention provisoire prolongée et punitive doivent être libérés. Le journalisme n’est pas un crime : les personnes qui exercent cette profession doivent avoir le droit de travailler.

<https://www.amnesty.be/local/cache-...> © Mustafa Ozer/AFP/Getty Images

Demandez à la Turquie de respecter la Liberté d’expression

Signez la pétition

https://www.amnesty.be/je-veux-agir/agir-en-ligne/signer-en-ligne/article/tahir-elci-eminent-defenseur-des-droits-humains-assassine

Voir en ligne : https://www.amnesty.be/je-veux-m-in...

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