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L’entêtement des autorités accélère la crise humanitaire

10 juin 2016

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Le déni obstiné des autorités vénézuéliennes concernant la crise humanitaire que traverse actuellement le pays, conjugué à leur refus de demander une aide internationale, mettent en péril la vie et les droits de millions de personnes, a déclaré Amnesty International à l’issue d’une mission dans le pays.

Une délégation d’Amnesty International a parlé à des fonctionnaires, des organisations non gouvernementales, des défenseurs des droits humains, des avocats et des victimes de violations des droits humains à Caracas, Guarenas et dans l’État de Táchira, à la frontière avec la Colombie. Des personnes ont évoqué la pénurie chronique d’aliments de base et de médicaments, à l’heure où le pays affronte une des pires crises économiques de ces dernières décennies.

« L’entêtement des autorités a de graves répercussions sur des millions de vies. La combinaison fatale de graves pénuries de nourriture et de médicaments, associée à un taux de criminalité extrêmement élevé, des violations persistantes des droits humains et des politiques mal conçues ayant pour but d’essayer de réduire des personnes au silence au lieu de répondre à leurs appels à l’aide, va mener le pays à la catastrophe », a déclaré Erika Guevara-Rosas, directrice régionale pour les Amériques à Amnesty International.

«  L’heure n’est plus à la politique de bas étage. Le gouvernement du président Maduro, l’opposition, les entrepreneurs, les syndicats et les associations professionnelles, ainsi que la communauté internationale doivent nouer de toute urgence un dialogue approfondi afin d’identifier et de mettre en œuvre des mécanismes innovants, efficaces et non discriminatoires, dans le but de fournir une assistance vitale aux millions de personnes dont la vie en dépend. Les acteurs politiques doivent tous voir au-delà de leurs propres intérêts et penser aux personnes qu’ils sont censés servir.

« Si ceux qui sont au pouvoir n’effectuent pas un virage à 180° en matière de gestion de la crise, ce qui est déjà une situation d’une grande gravité deviendra un véritable cauchemar. »

Pénuries alimentaires

La pénurie d’aliments de base et d’autres denrées essentielles s’est aggravée à travers le pays ces derniers mois.

Afin de réduire l’inflation de plus en plus élevée, le gouvernement a établi un système de « régulation des prix » pour un certain nombre de produits de base parmi lesquels la farine, le riz, les pâtes, l’huile alimentaire et le papier toilette, entre autres. Ces articles sont vendus à des prix bien moins élevés dans les supermarchés privés et d’État. Les Vénézuéliens ne sont officiellement autorisés à faire des courses qu’une fois par semaine, en produisant leur numéro d’identification nationale.

Des dizaines de personnes ayant parlé à Amnesty International ont cependant expliqué que certains produits dont les prix sont régulés sont souvent absents des rayons, ce qui les amène à se tourner vers le marché noir, qui pratique des prix prohibitifs.

Le salaire moyen est compris entre environ 30 et 60 dollars américains (selon le taux de change utilisé). Sur les marchés non réglementés, un kilogramme de farine coûte environ 2,50 dollars, un litre de lait près de 2 dollars et un kilogramme de pâtes 3,50 dollars. Le sucre et les produits d’hygiène sont difficiles à trouver.

Des centaines de personnes sont obligées de faire la queue devant les supermarchés dès l’aube afin de se procurer des denrées, même sans savoir ce qui sera disponible.

Esperanza, une femme de 59 ans ayant deux petits-enfants et vivant dans la ville de Guarena, à 30 minutes de route de Caracas, a expliqué à Amnesty International qu’elle faisait la queue depuis cinq heures et n’avait pas encore pu acheter de nourriture.

« Cela fait un jour et demi que je n’ai pas mangé. Si je ne peux rien acheter aujourd’hui, j’irai me coucher sans dîner une nouvelle fois. Il faudra que je mette mes petits-enfants au lit tôt pour qu’ils ne me réclament pas de nourriture. »

Des personnes ont confié à Amnesty International qu’elles avaient fortement réduit la quantité de nourriture qu’elles consommaient chaque jour et que les arepas (galettes à la farine de maïs) étaient leur unique source de nutrition.

Des médecins des hôpitaux publics de Guarenas et San Cristóbal ont déclaré à Amnesty International qu’ils observaient une augmentation du nombre de cas de malnutrition, de perte de poids et de stress aigu causés par les pénuries alimentaires.

Une enseignante travaillant en classe maternelle a indiqué que certains enfants sont envoyés à l’école avec une mangue pour tout déjeuner, ce qui a de graves répercussions sur leur capacité à apprendre.

La faim et le désespoir exposent par ailleurs la population au danger dans un pays connu pour la violence de sa police. Jenny Ortiz, une femme de 42 ans qui vivait seule avec ses deux enfants, a été abattue par un policier lors d’une opération visant à contrôler un nombre élevé de personnes qui s’étaient rassemblées près d’un entrepôt plein de produits de base à San Cristóbal (État de Táchira). La fille de Jenny a déclaré à Amnesty International que lorsque sa mère a entendu les coups de feu, elle est sortie en courant, à la recherche de son fils de 16 ans, qui était dehors avec des amis.

«  Rien n’excuse le fait que des gens connaissent la faim au Venezuela. Que les pénuries soient causées par l’incompétence des autorités ou le manque de scrupules de certains individus, des mesures doivent être prises de toute urgence afin de garantir le droit de tous à l’alimentation  », a déclaré Erika Guevara-Rosas.

Pénurie de médicaments

La crise économique, la dette extérieure et le taux d’inflation élevé signifient qu’il est impossible pour le Venezuela d’importer des médicaments, les matériaux requis pour en fabriquer, ou d’autres fournitures hospitalières de base. Un certain nombre de professionnels de santé ont déclaré à Amnesty International que l’absence de médicaments a un impact dévastateur sur leur capacité à soigner les patients et à sauver des vies.

Des médecins travaillant dans un hôpital de Guarenas ont indiqué qu’ils manquent souvent de sérum physiologique, d’antibiotiques, ainsi que de médicaments pour soigner les patients épileptiques. Les médicaments prescrits pour des maladies potentiellement mortelles comme le cancer et le VIH sont quant à eux quasiment indisponibles.

Selon Datanalisis, un institut de sondage vénézuélien, les pénuries de nourriture et de médicaments s’élèveraient à 80 %.

Javier, 33 ans, est professeur d’université. Une clinique privée de la ville de San Cristóbal a laissé partir son père âgé de 73 ans le 23 mai 2016. Il a montré à Amnesty International une lettre du médecin responsable affirmant que son père souffrait d’un cancer à un stade avancé et que l’hôpital ne disposait pas des médicaments dont il avait besoin, car ils ne sont pas disponibles au Venezuela. Le père de Javier a dû quitter la clinique à cause de la pénurie de médicaments, et il est mort quelques jours plus tard.

Javier souffre d’une maladie cardiaque qui requiert elle aussi des médicaments qui ne sont pas disponibles au Venezuela.

«  Il ne me reste que 18 pilules. Une fois que je serai à court, je ne sais pas ce que je vais faire. Au Venezuela, ces pilules coûtent un peu plus de 5 dollars américains pour un mois mais on ne les trouve plus. En ce moment dans ce pays, si vous tombez malade, vous êtes mort », a-t-il dit, en larmes. « Je ne sais pas si je serai encore là dans un mois. »

Recours abusif à la justice

On trouve au Venezuela quelques-unes des villes les plus violentes au monde ; le taux national de meurtre s’élève à 58 pour 100 000 habitants, selon les chiffres officiels. Des groupes locaux, dont l’Observatoire vénézuélien de la violence, situent quant à eux ce chiffre à plus de 91 pour 100 000.

La prolifération des armes illicites de petit calibre ne fait qu’aggraver le problème.

Dans ce contexte, le système judiciaire du Venezuela est accusé d’être incapable de lutter contre la criminalité violente et de consacrer au lieu de cela des ressources à l’ouverture de poursuites contre quiconque ose critiquer publiquement les politiques gouvernementales.

Le système judiciaire suscite de nombreux doutes en raison de son manque d’indépendance et d’impartialité - les juges, par exemple, ne disposent pas d’un poste permanent et sont susceptibles d’être écartés à n’importe quel moment par les autorités -, ce qui fragilise la fonction essentielle qu’il est censé remplir.

En 2014, des manifestations antigouvernementales à travers le pays ont débouché sur des affrontements avec les forces de sécurité, faisant 43 morts et des dizaines de blessés, et menant des dizaines d’autres personnes derrière les barreaux. Seules deux enquêtes ont été ouvertes à ce jour sur ces violences, et aucun policier n’a été sanctionné pour avoir recouru à une force excessive.

Des avocats représentant des militants incarcérés ont déclaré à Amnesty International que deux ans après leur arrestation, beaucoup languissent en prison aux côtés de délinquants violents sans avoir été déclarés coupables d’un crime. Dans certains cas, les avocats d’accusés et des membres de la famille de ces derniers ont été menacés et harcelés, le but étant de les empêcher de se mobiliser publiquement en faveur de la libération de leur proche.

Rosmit Mantilla, député de l’opposition, militant en faveur des droits des lesbiennes, gays, personnes bisexuelles, transgenres et intersexuées, et prisonnier d’opinion adopté par Amnesty International, a été arrêté en 2014. Il a été inculpé d’incitation publique et d’actes d’intimidation, d’entrave à la circulation sur une autoroute publique, d’incendie, de dégradations de biens avec violence et de complot, dans le contexte des manifestations antigouvernementales s’étant déroulées entre février et juillet 2014. Son procès s’appuie uniquement sur une déclaration faite par une personne non identifiée affirmant que Rosmit Mantilla avait reçu des fonds destinés à financer les manifestations, mais il n’existe aucun élément de preuve objectif, et ses droits à un procès équitable et aux garanties d’une procédure régulière ont été bafoués.

Des avocats représentant des personnes emprisonnées dans le cadre d’affaires motivées par des considérations politiques ont par ailleurs déploré les retards excessifs enregistrés dans les procédures de leurs clients et les obstacles les empêchant de représenter efficacement ces derniers - notamment lorsqu’on ne les autorise pas à consulter le dossier de leur client, à lui rendre visite en détention et à prendre connaissance de tous les éléments à charge.

« L’indépendance et l’impartialité du système de justice vénézuélien sont fortement remises en question. Les autorités doivent veiller à ce que le système judiciaire ne soit pas utilisé pour prendre pour cible ou harceler des militants et des défenseurs des droits humains, et doivent libérer tous les prisonniers d’opinion immédiatement et sans condition  », a déclaré Erika Guevara-Rosas.

L’avocate Raquel Sanchez, qui représente un certain nombre de manifestants emprisonnés, est victime de manœuvres de harcèlement et d’attaques systématiques visant à la dissuader de faire son travail.

Tout récemment, le soir du 6 juin, alors qu’elle était en voiture avec son collègue Oscar Alfredo Ríos Santos, trois hommes cagoulés les ont agressés. Ils ont frappé le pare-brise de la voiture où se trouvaient les avocats, blessant Raquel Sanchez à la tête.

Le Venezuela est dépourvu d’un cadre juridique et institutionnel qui permettrait de protéger efficacement les défenseurs des droits humains, notamment les journalistes, les avocats et les juges, qui sont menacés ou dont la vie est en danger du fait de leur travail.

«  Le gouvernement du président Maduro et l’Assemblée nationale doivent immédiatement s’engager dans un vrai dialogue afin de trouver des manières efficaces de répondre aux besoins de la population du Venezuela, notamment en s’accordant sur un système permettant de solliciter une coopération internationale. Ce dialogue doit se fonder sur le plein respect et la protection des droits fondamentaux de tous et de toutes, sans opérer de discrimination », a déclaré Erika Guevara-Rosas.

«  Les autorités doivent aussi de toute urgence reconnaître et respecter le travail légitime des défenseurs des droits humain, des avocats et des journalistes, et promouvoir un cadre juridique et institutionnel ayant pour but de les protéger efficacement, et veiller à ce qu’ils soient en mesure de travailler dans un environnement sûr et favorable. »

Voir en ligne : http://www.amnesty.be/je-veux-m-inf...

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